21 Août 2026
Il y a quelques jours, je suis entré au centre pénitentiaire de Ducos avec un livre sous le bras. Pas tout à fait n'importe lequel puisqu'il s'agissait du mien, L'écho d'avant (éditions L'Harmattan). J'y étais invité par l'association Lire pour en Sortir, par l'entremise de mon amie Cécile, qui y est engagée depuis plusieurs années.
Je connaissais l'association de nom, mais assez peu son action. Créée autour d'une idée aussi simple que forte - faire de la lecture et de l'écriture des instruments de réinsertion -, elle organise dans les établissements pénitentiaires des programmes de lecture, des rencontres avec des auteurs et des ateliers d'écriture.
Ce jour-là, une dizaine de détenus volontaires m'attendaient. Tous avaient lu L'écho d'avant. J'avoue que je ne savais pas très bien à quoi m'attendre.
La rencontre a commencé autour du livre. Très vite, les questions sont venues. Sur les personnages, sur la mémoire, sur l'enfance, sur ce que nous perdons en grandissant. Certaines remarques étaient précises, d'autres plus personnelles. Toutes témoignaient d'une lecture attentive.
Mais ce qui m'a surtout frappé, c'est la curiosité. L'envie de comprendre, de questionner, de discuter. Et peut-être plus encore, le plaisir manifeste d'être là, ensemble, autour d'un livre.
Avec Cécile, nous avons décidé de prolonger l'expérience par un atelier d'écriture. La consigne tenait en quelques mots : raconter un souvenir positif de son enfance, en commençant par « Quand… » Dans L'écho d'avant, les carnets du Gardien racontent ainsi des fragments d'un monde disparu : des scènes minuscules, des odeurs, des lieux, des personnes, des sensations que la mémoire a conservés sans que l'on sache toujours pourquoi. J'ai donc proposé à mes lecteurs de Ducos de poursuivre les carnets du Gardien, en quelque sorte... À leur tour, ils ont cherché dans leurs souvenirs. Et ils ont écrit. Et là encore, j'ai été surpris. Non pas seulement par les textes, mais par la disponibilité avec laquelle chacun s'est prêté à l'exercice. Peu à peu, les souvenirs sont remontés. On les a lus, commentés, partagés. On a sourit, on a rit. Un souvenir en appelait un autre.
Pendant quelques heures, nous n'étions finalement plus tout à fait dans une prison. Nous étions simplement une dizaine de personnes autour d'une table, occupées à parler de l'enfance, des familles, des lieux où l'on a grandi, de ces petits bonheurs anciens dont on découvre parfois, longtemps après, combien ils nous ont construits.
Une chose m'a particulièrement troublé : la qualité d'attention qui régnait dans cette pièce. On s'écoutait vraiment. Pas de téléphone posé sur la table, pas de notification, pas de regard happé toutes les trente secondes par un écran. Rien à consulter ailleurs. Il fallait être là.
Je me suis alors demandé, avec toutes les précautions qu'impose évidemment un tel lieu, si cette privation forcée d'hyperconnexion ne faisait pas aussi réapparaître quelque chose que nous sommes en train de perdre dehors : une disponibilité à l'autre. Une capacité à écouter longtemps, à raconter, à se souvenir, à laisser une conversation suivre son chemin. Il y avait de l'attention, de l'humour, de l'empathie. Une étonnante envie de communiquer.
Et je me suis dit que ces hommes étaient peut-être, à cet instant précis, en train d'illustrer malgré eux l'une des intuitions de L'écho d'avant : à force de vouloir connecter les hommes au monde entier, nous avons parfois oublié de les connecter à ceux qui sont assis juste à côté d’eux.
C'est aussi là que l'action de Lire pour en Sortir prend tout son sens.
Un livre ne gomme rien. Il n'efface ni les actes commis, ni les responsabilités, ni la peine. Ce n'est pas son rôle. Mais il ouvre une porte dans un endroit où beaucoup sont fermées. Il permet de penser ailleurs. De mettre des mots sur ce que l'on ressent. De découvrir la pensée d'un autre. Puis, parfois, de prendre un stylo et de retrouver la sienne.
Je suis entré à Ducos pour parler d'un livre. J'en suis ressorti avec le sentiment d'avoir surtout assisté à quelque chose de beaucoup plus simple : des hommes qui lisaient, écrivaient, écoutaient et se parlaient.
Cela paraît peu, mais c'est déjà beaucoup.
Et c'est exactement pour ça que des associations comme Lire pour en Sortir sont précieuses.
Emmanuel de Reynal