26 Septembre 2026
Cela faisait longtemps que nous n’avions pas vu pareilles images. Des centaines de milliers de personnes réunies dans les rues de Paris, des sourires, des chants, des visages rayonnants, une foule immense portée par un sentiment collectif de joie et d’espérance.
Ni manifestation de colère, ni mobilisation contre un gouvernement, ni protestation contre une réforme. Simplement des femmes et des hommes heureux de se retrouver pour partager un moment de paix, de ferveur et de fraternité.
La visite du pape Léon XIV en France nous offre des images dont nous avions oublié à quel point elles pouvaient nous manquer.
Samedi 26 septembre, environ 800.000 personnes se sont rassemblées de la place de la Concorde à la place de l’Étoile pour assister à la messe célébrée par le souverain pontife. La veille, le Stade de France avait accueilli quelque 80.000 jeunes pour une soirée de célébration et de prière. Deux rassemblements d’une ampleur exceptionnelle, auxquels se sont ajoutés tous ceux qui ont pu suivre ces événements à distance. Des millions d’humains.
Bien sûr, pour les catholiques, ces journées revêtent une signification spirituelle particulière. Mais faut-il être catholique pour être touché par de telles images ? Faut-il même être croyant pour ressentir cette émotion qui naît lorsqu’une foule immense se rassemble, non pour combattre un adversaire, mais pour célébrer ce qui unit les êtres humains ?
Que l’on soit catholique, musulman, juif, adepte d’une autre religion, agnostique ou athée, on ne peut qu’être sensible à ce spectacle d’une humanité qui, pendant quelques heures, choisit de montrer son visage le plus fraternel. Car au-delà de la foi, c’est aussi de notre rapport aux autres, à la vie et à l’avenir qu’il est ici question.
Notre époque est singulière. Rarement nous avons disposé d’autant de richesses, de moyens de communication et de possibilités technologiques. Et pourtant, jamais nos existences n’ont été aussi imprégnées d’inquiétude. Les crises s’accumulent clic après clic, scrol après scrol : économiques, sociales, écologiques, géopolitiques, identitaires et même existentielles. L’avenir inquiète, le présent exaspère et le passé est souvent un motif d’affrontement.
Nos écrans diffusent quotidiennement leur lot de catastrophes, de violences et de polémiques. Les réseaux sociaux amplifient nos désaccords. Le débat public ressemble à un interminable règlement de comptes dans lequel chacun tente de convaincre l’autre qu’il a tort. Et à force de nous concentrer sur ce qui nous sépare, nous perdons de vue tout ce qui nous rassemble.
Or, les images de cette visite papale nous rappellent qu’il existe, au sein de la société française, une formidable aspiration à la confiance, à la générosité, au partage et, osons le mot, à l’amour.
Ce qui m’a particulièrement intéressé dans les interventions de Léon XIV, c’est qu’au-delà de leur dimension religieuse, elles abordent une question centrale : qu’est-ce qui peut véritablement rendre l’être humain heureux ?
Dans son homélie de la place de la Concorde, le pape a interrogé notre quête permanente de bonheur et d’accomplissement. Il a mis en garde contre l’illusion selon laquelle l’accumulation des biens matériels, les plaisirs immédiats et les distractions pourraient suffire à combler notre vide intérieur. Pour lui, la réponse se trouve évidemment dans la rencontre avec le Christ.
Si notre société de consommation sait fabriquer des désirs, elle est beaucoup moins efficace à donner du sens à nos existences.
Malgré notre suréquipement en outils de communication, nous éprouvons de plus en plus de difficultés à nous comprendre. Nous disposons d’un accès illimité à l’information, sans parvenir à trouver les réponses aux questions essentielles de notre vie. Tous ces écrans, toutes ces interfaces installent un filtre entre nous et le monde, et anesthésient nos qualités sensibles. Et si nous apprenions à nous passer de ces béquilles ? Et si nous réapprenions à cultiver des choses infiniment plus simples ? La confiance, l’attention aux autres, la bienveillance, la gratitude, la générosité.
Face aux incertitudes économiques, climatiques et internationales, le pape a invité les jeunes à ne pas céder à l’angoisse et à devenir des artisans de paix. Il leur a rappelé que le combat auquel il les appelait n’était pas dirigé contre les autres, mais contre ce qui nourrit la violence et la division.
Quel contraste avec les discours de confrontation auxquels nous nous sommes habitués, et qui menacent de se durcir jusqu’à la prochaine échéance présidentielle !
Dans quelques jours, le mois d’octobre apportera probablement son lot de mobilisations sociales, de revendications et de confrontations politiques. C’est le fonctionnement normal d’une démocratie que de permettre à chacun d’exprimer ses désaccords, ses inquiétudes et parfois sa colère. Et certaines colères sont parfaitement compréhensibles.
Mais Dieu qu’il est difficile de nous rassembler pour autre chose que pour contester ! Pourquoi sommes-nous si prompts à nous retrouver pour dénoncer ce qui ne va pas et si peu habitués à célébrer ensemble ce qui mérite de l’être ?
Imaginons ce que nous pourrions accomplir si cette énergie collective se manifestait plus souvent autour de grandes ambitions communes. À cet égard, la visite de Léon XIV nous offre une formidable matière à réflexion. Elle ne fait disparaître ni les difficultés économiques, ni les fractures sociales, ni les tensions internationales. Elle ne règle pas davantage les controverses qui traversent l’Église elle-même. Mais elle montre que les inquiétudes contemporaines n’ont pas fait disparaître notre désir de communion.
À nous de trouver comment prolonger cet élan au-delà de ces quelques journées.
Car le véritable enjeu commence peut-être lorsque la foule se disperse. Que restera-t-il de ces heures de ferveur lorsque les rues de Paris auront retrouvé leur agitation quotidienne, lorsque les jeunes du Stade de France seront retournés à leurs études, à leur travail ou à leurs difficultés ? Lorsque les prieurs auront rejoint les écrans où se disputent les idéologies ?
Une belle émotion, quelques souvenirs et des images spectaculaires ? Ou quelque chose de plus profond ?
Dans ses interventions, le pape a insisté sur cette nécessité de transformer la foi en actes, d’aller vers les autres, de pratiquer la fraternité et de venir en aide à ceux qui souffrent. Il a invité les croyants à devenir eux-mêmes des sources d’espérance pour leur entourage. Cette invitation peut aussi résonner chez ceux qui ne partagent pas sa foi. La fraternité n’appartient à aucune religion. La bienveillance ne suppose aucune croyance particulière. Et l’espérance n’est le monopole de personne.
Une société a besoin de confiance, de respect mutuel, de projets partagés et d’une certaine idée du bonheur collectif. Tout ça vaut bien mieux que les lois ou les budgets.
Bien sûr, la France (tout comme la Martinique) a besoin de débats, de désaccords et de confrontations démocratiques. Mais elle a tout autant besoin de ces grands moments où l’on se reconnait comme membres d’une même communauté humaine. Des moments où l’on se réjouit ensemble plutôt que de s’indigner les uns contre les autres. Des moments d’espérance contagieuse.
Cette parenthèse de septembre changera-t-elle le monde ? Peut-être un peu. Elle nous rappelle en tous cas que nous sommes capables de nous rassembler autour de sentiments généreux, de partager des émotions et de regarder ensemble vers un horizon lumineux.
Parce qu’au fond, nous avons besoin d’un peu moins de colère et de beaucoup plus d’amour.