24 Septembre 2026
L’affaire Thélyson Orélien, cet écrivain québécois d’origine haïtienne dont le dernier roman se retrouve au cœur d’une polémique sur l’utilisation supposée de l’intelligence artificielle, révèle notre difficulté collective à assumer la révolution technologique que nous sommes en train de vivre.
Il aura suffi d’à peine trois ans pour que l’intelligence artificielle générative s’invite au cœur de nos activités créatrices : publicitaires, journalistes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, réalisateurs... aucun métier de la création n’échappe à son impact.
Et pourtant, à entendre les réactions enflammées, son utilisation constitue par principe un péché originel. L’artiste qui aurait recours à l'IA perdrait immédiatement sa légitimité. Comme si son travail devait nécessairement s’effectuer à mains nues, dans une solitude intellectuelle absolue, sans aucune assistance d’aucune sorte. Étrange conception de la création !
Oui, étrange, quand on sait que les artistes se sont toujours emparé des outils que leur époque ont mis à leur disposition. La photographie n’a pas tué la peinture. Les synthétiseurs n’ont pas fait disparaître les musiciens. Les logiciels de traitement d’image n’ont pas condamné les photographes. Et les traitements de texte n’ont pas privé les écrivains de leur talent.
L’intelligence artificielle représente évidemment une rupture d’une tout autre ampleur, puisqu’elle ne se contente plus d’exécuter : elle propose, organise, formule et produit. Mais doit-on pour autant la considérer comme l’ennemie de la création ? Je veux croire le contraire. Peu importe en vérité qu'une oeuvre soit entièrement humaine ou partiellement assistée par une machine. Ce qui compte plutôt est de savoir si cette machine amplifie une intention humaine ou si elle se substitue à elle ?
Prenons le cas de la littérature et du journalisme. Je fais le pari que, dans trois ans (peut-être moins), la quasi-totalité des textes publiés auront bénéficié, à un moment ou à un autre, d’une assistance de l’intelligence artificielle. Pour construire un plan, vérifier une information, rechercher une formulation, retravailler un dialogue, corriger une maladresse, supprimer des répétitions ou améliorer la fluidité d’un chapitre.
Et alors ? Un écrivain perd-il son talent parce qu’il utilise un correcteur orthographique ? Renonce-t-il à sa créativité lorsqu’il demande à son éditeur de retravailler un passage ? Son œuvre cesse-t-elle de lui appartenir parce qu’il a bénéficié des conseils d’un directeur littéraire ? Bien sûr que non. Pourquoi faudrait-il considérer différemment l’IA lorsqu’elle intervient dans une démarche comparable ?
Attention, cependant. Il existe une différence fondamentale entre demander à une intelligence artificielle d’améliorer un texte que l’on a imaginé et lui commander un roman entier dont on n’aurait conçu ni les personnages, ni l’intrigue, ni même l’univers. Dans le premier cas, la technologie sert le talent. Dans le second, elle se substitue à lui. Et c’est bien là que se situe la frontière essentielle.
L’intelligence artificielle doit être au service de l’intelligence créative, et non l’inverse. C’est une question de bons sens. Car l’IA possède le défaut de son style, le fameux “style IA” : abandonnée à elle-même, elle tend à produire des œuvres qui se ressemblent : mêmes tournures de phrase, mêmes effets stylistiques, mêmes images, mêmes facilités narratives. Une sorte d’esthétique moyenne, parfaitement maîtrisée, souvent séduisante au premier abord, mais terriblement impersonnelle.
Grand paradoxe : plus les machines deviennent performantes, plus la singularité humaine prend de la valeur. Demain, nous serons submergés de textes impeccablement rédigés, de musiques techniquement irréprochables, d'images spectaculaires et de films réalisés avec des moyens dérisoires. Mais combien de ces créations auront quelque chose de neuf à nous raconter ?
À mesure que nos univers se laisseront envahir par l’IA, nos yeux, nos oreilles, nos sensibilités s'aiguiseront sans doute. Nous deviendrons plus exigeants. Et nous rechercherons, derrière la “perfection”, ce qui ne se fabrique pas sur commande : une singularité. Autrement dit, une personnalité, une expérience, une intention, une émotion. Autrement dit encore, de l’humanité.
Malgré toutes les craintes qu'elle m'inspire - je l'ai écrit dans mon dernier livre "L'écho d'avant" (éditions L'Harmattan) - je commence à admettre que l’intelligence artificielle contribue à une forme de renaissance de la création. En libérant les artistes de leurs contraintes techniques, elle leur permet de consacrer davantage de temps à l’essentiel : imaginer, inventer, explorer, prendre des risques.
En fait – et c’est plutôt rassurant - utiliser intelligemment l’IA demande du talent. Il faut savoir la guider, contester ses propositions, refuser ses automatismes, corriger ses banalités. En permanence, lui opposer un esprit critique. Et, surtout, s’en passer lorsque la création exige de la solitude, de la lenteur (mais oui...) ou cette imperfection qui font parfois naître les grandes œuvres.
Reste alors la question de l’honnêteté et de la transparence. On ne peut pas, d’un côté, célébrer les extraordinaires possibilités de l’intelligence artificielle et, de l’autre, considérer comme suspect tout artiste qui aurait l’audace de les utiliser. On ne peut pas non plus assimiler un simple lissage de texte à la génération intégrale d’une œuvre. On ne peut plus enfin entretenir cette fiction d'une création contemporaine qui resterait durablement à l’écart de l'IA. Que ça nous plaise ou non, l’intelligence artificielle sera le stylo de demain. Elle sera aussi l’orchestre, l’atelier graphique, le studio de montage et la caméra. Elle s’inscrira de plus en plus au cœur de tous nos processus créatifs, que nous le souhaitions ou non.
Les humains que nous sommes ont inventé cette technologie. Ils ont choisi – hélas ? – de la développer et de la diffuser. Doivent-ils maintenant s’indigner que les artistes s’en emparent. Vaste hypocrisie !
De deux choses l’une. Si nous considérons que l'IA représente un danger tel qu’elle ne devrait jamais intervenir dans la création, alors débranchons-là. Sinon, assumons-la. Apprenons à la maîtriser. Et continuons à juger les œuvres pour ce qu’elles apportent, plutôt que de soumettre systématiquement leurs créateurs à un examen de pureté technologique.
Car, au fond, peu importe qu’un écrivain utilise une plume d’oie, un stylo, un clavier ou une intelligence artificielle pour écrire son roman... peu importe, à condition qu’il ait quelque chose de singulier à raconter.
(Pour info, ce texte, dont j'assume la paternité, a été partiellement lissé par une IA 😏)