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Quand Sargawatt transforme le défi des sargasses en opportunité

Quand Sargawatt transforme le défi des sargasses en opportunité

Depuis une quinzaine d’années, les sargasses se sont installées dans notre paysage. Ce qui pouvait encore apparaître comme un phénomène exceptionnel est devenu aujourd’hui une réalité récurrente avec laquelle nous devons désormais composer. Rappelons que les échouages massifs affectent la Martinique depuis 2011 et qu’ils présentent des enjeux à la fois sanitaires, environnementaux et économiques.

Nous en connaissons les conséquences : plages envahies, odeurs, difficultés pour les riverains, les pêcheurs, les professionnels du tourisme et les collectivités. À mesure qu’elles se décomposent, les sargasses échouées libèrent de l’hydrogène sulfuré et de l’ammoniac, avec des effets possibles sur la santé des populations exposées.

Jusqu’à présent, nous cherchons surtout à nous débarrasser de ces algues. Le projet Sargawatt, jeune entreprise martiniquaise, est de permettre que cette biomasse puisse être valorisée avec un modèle économique pérenne en s’affranchissant des subventions. Pour cela, Sargawatt déploie ses efforts sur le premier maillon de la chaîne de valeur : la collecte. Il s’agit de pouvoir fournir des sargasses de qualité, en volume et à moindre coût aux acteurs des maillons suivants. En d’autres termes, innover pour créer de la valeur, dans un domaine où la Martinique détient déjà un réel leadership dans la Caraïbe. Il faut là saluer l’action d’acteurs publics ou privés en place qui y travaillent déjà depuis de longues années maintenant, et ont obtenu des résultats indéniables.

De la réaction à l’anticipation

Sargawatt est une jeune entreprise installée à Fort-de-France. Son projet repose sur trois outils complémentaires : SargaMap pour anticiper et localiser les arrivées de sargasses, SargaJet pour leur collecte en mer et SargaDry pour leur stabilisation en vue de valorisation industrielle.

Avec SargaMap, il s’agit d’abord de savoir plus précisément où se trouvent les radeaux de sargasses, comment ils se déplacent et quelles zones risquent d’être touchées. Cette capacité de prévision peut notamment aider à mieux organiser la collecte et à optimiser le positionnement des barrages, afin d’augmenter leur efficacité et diminuer leur coût.

Vient ensuite SargaJet, sans doute la partie la plus spectaculaire du dispositif. Plutôt que d’attendre que les algues arrivent sur les côtes, où elles deviennent difficiles et coûteuses à enlever, le système cherche à intervenir en mer. Remorqué par un bateau conventionnel, le système est protégé par quatre brevets. Il collecte les sargasses en volume et à moindre coût avant leur acheminement. Selon les essais réalisés par l’entreprise, cette technologie pourrait réduire jusqu'à 50 % le coût complet de la collecte (c’est-à-dire en incluant à la fois l’investissement et les coûts opérationnels) par rapport aux systèmes de référence. De plus, le dispositif très mobile : le SargaJet, simple remorque flottante, peut être déplacé rapidement par voie terrestre ou maritime entre deux sites de collecte. Démontable, le SargaJet peut être expédié par voie maritime ou aérienne dans des cartons type IKEA. Éco-conçu, il émet moins de gaz à effet de serre par tonne de sargasses collectée que les systèmes existants.

Le projet a déjà franchi le stade du simple concept. Plusieurs générations de prototypes ont été développées et testées, notamment en Martinique, et le SargaJet est désormais entré dans une première phase commerciale. L’entreprise intervient en effet déjà localement dans le cadre d’opérations liées au marché public de collecte des sargasses. Une nouvelle génération de SargaJets est en préparation pour la saison de collecte 2027.

Et si les sargasses devenaient aussi une matière première ?

C’est la deuxième dimension du projet, et sans doute la plus prometteuse à terme.

Une sargasse ramassée après plusieurs jours de décomposition est un déchet embarrassant. Une biomasse collectée en mer, mieux préservée, puis correctement stabilisée peut en revanche intéresser des industriels.

C’est le rôle envisagé pour SargaDry : permettre de produire une biomasse stockable et transportable. Des pistes de valorisation sont aujourd'hui explorées dans le monde entier dans différents domaines : biogaz, biocarburants, Carburant d’Aviation Durable (SAF), biochar, ciment, panneaux ignifuges isolants, panneaux acoustiques, bioplastiques, extraction de molécules d’intérêt pour la chimie, cosmétiques, etc. Sargawatt est déjà en relation avec des laboratoires et des entreprises en Martinique ou ailleurs travaillant sur ces débouchés.

Restons prudent et patients: la chaîne de valeur de la sargasse est en train de s’organiser. Collecte et valorisation devront avancer de pair dans les années qui viennent.  Le rôle de Sargawatt se situe plutôt en amont de cette nouvelle économie : rendre disponible, en quantité et en respectant l’environnement, une matière première à bas coût que d’autres pourront ensuite transformer.

Autrement dit, avant de transformer les sargasses en produits de valeur, encore faut-il être capable de les fournir massivement, régulièrement et à un coût minimum. C’est ce verrou que Sargawatt a l’ambition de faire sauter.

Une innovation née du terrain martiniquais

Cocorico ! L’entreprise a son siège à Fort-de-France. La Martinique et la Guadeloupe constituent ses premiers terrains de jeu, avant une extension prévues dans le reste de la Caraïbe. Il s’agit pour cela de développer localement les moyens logistiques nécessaires à la réalisation, l’assemblage, aux essais et au déploiement des équipements, créant ainsi de nouveaux emplois locaux.

Cette dimension territoriale est incarnée par Bruno Sainte-Rose, cofondateur et directeur technique de l’entreprise. Martiniquais, ingénieur de Centrale Paris et docteur en mécanique des fluides, Bruno possède une expérience directement liée à la dérive et à la collecte des objets flottants, après avoir notamment travaillé avec The Ocean Cleanup. Matthieu Bergot, fondateur et président de Sargawatt, connaît lui aussi bien la région après une quinzaine d’années d’activité professionnelle aux Antilles-Guyane, dont dix comme résident.

Leur démarche est intéressante parce qu’elle inverse une logique que nous connaissons trop souvent : attendre qu’une solution imaginée ailleurs arrive jusqu’à nous. Ici, le problème est caribéen, le terrain d’expérimentation est martiniquais et une partie de la réponse technologique se construit sur place.

Sargawatt a d’ailleurs été reconnue comme Jeune Entreprise Innovante, distinguée par Solar Impulse et intégrée en 2026 au Blue Tech Index du Cluster Maritime Français comme une des 40 Blue Techs les plus prometteuses en France en 2026. Son développement bénéficie également d’un soutien de France 2030.

Transformer nos handicaps en savoir-faire

Nous parlons beaucoup, chez nous, de nos handicaps : insularité, étroitesse du marché, éloignement, exposition aux risques naturels ou environnementaux. Ces handicaps sont réels. Mais certains d’entre eux peuvent devenir des terrains d’innovation. Les sargasses en sont une illustration parfaite.

Nous sommes parmi les premiers touchés par le phénomène. Soyons donc les premiers à inventer les techniques, les métiers et les modèles économiques permettant d’y répondre. Et si une technologie martiniquaise peut ensuite être utilisée en Guadeloupe, au Mexique, dans la Caraïbe ou même contre d’autres plantes aquatiques invasives en Europe, alors nous aurons fait d’une nuisance locale un savoir-faire exportable.

C’est cet esprit d’entreprendre martiniquais qu’il faut encourager : regarder un problème pour ce qu'il nous coûte, et aussi pour ce qu’il nous oblige à inventer.

Sargawatt est encore une jeune entreprise et il reste beaucoup à démontrer à l’échelle industrielle. Ses propres dirigeants le reconnaissent. Mais la démarche est déjà porteuse d’une idée forte : les sargasses ne disparaîtront pas demain. Il nous faut donc apprendre à mieux les anticiper, à mieux les collecter et, chaque fois que cela sera techniquement et écologiquement possible, à les transformer.

Passer du fléau à la ressource. Et faire d’un problème subi aux Antilles une innovation conçue depuis les Antilles. C’est ainsi que commencent les plus belles aventures entrepreneuriales.

Longue vie à Sargawatt !

Pour en savoir plus : https://www.sargawatt.com/fr/

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