24 Avril 2026
De bien belles images, ces poignées de mains sous les ventilateurs de plafond de Georgetown, ces sourires diplomatiques et ce sentiment, enfin, de briser les chaînes de l’isolement géographique. La Martinique entre officiellement dans la CARICOM. Nous voilà "membres associés", prêts à naviguer dans ce bassin de 18 millions de voisins.
Le protocole d’adhésion, validé par l'Assemblée nationale en avril dernier, nous promet le grand large. Calcul a priori séduisant : sortir de l'exiguïté d'un marché de 360 000 habitants pour s'offrir un horizon de consommation massif. On nous parle de "hub", de pont entre l'Europe et les Antilles, de rayonnement. C’est la fin de l’île-confetti, la reconnaissance d’une identité caribéenne qui ne serait plus seulement folklorique, mais institutionnelle. Ne boudons pas notre plaisir, l’avancée est réelle !
Pourtant, il faut regarder toutes les cartes, notamment celles des flux financiers et des coûts de production. En intégrant la CARICOM, nous acceptons de nous aligner sur une ligne de départ où nos concurrents courent en baskets légères quand nos entreprises portent des bottes de plomb.
Comment vendre nos produits quand l’écart de coût du travail est une falaise ? En Martinique, le salaire minimum est trois à cinq fois supérieur à la moyenne de la zone. Nos normes, héritées de Bruxelles et de Paris, sont des joyaux de protection sociale et environnementale, mais elles sont aussi des boulets dans une compétition régionale où ces règles n'existent pas. Sans mécanisme de protection ou de compensation des handicaps, cette adhésion risque d’être une purge.
Pour être un succès, elle nous impose d’entrer résolument dans l'ingénierie. Il existe des domaines où notre excellence est une arme. Le CHU de Martinique, par exemple. Avec 40% de l’offre de soins de pointe du bassin insulaire, il doit devenir l’hôpital de référence de la Caraïbe. Pourquoi laisser des patients solvables de la Barbade ou de Trinidad s’envoler vers Miami quand nous avons la compétence à deux heures de mer ?
Il en va de même pour les sargasses ou le risque cyclonique. Ces fléaux ne demandent pas de passeport pour traverser nos frontières. Mutualiser la recherche, unifier les systèmes d’alerte avec la CARICOM, c’est enfin arrêter de gaspiller l’argent public dans des initiatives isolées qui meurent à la première frontière maritime. C’est là, dans le concret du quotidien, que se joue l’intérêt des Martiniquais.
Mais l’adhésion restera une manœuvre d’affichage si elle ne s’accompagne pas d’une révolution économique chez nous. On ne peut pas demander à un producteur de yaourts de Martinique de conquérir Castries si ses charges sociales - 400% de celles de ses voisins ! - l'asphyxient avant même d'avoir chargé le premier container.
La solution ne viendra pas de Georgetown, elle doit venir de Paris et de Fort-de-France par la volonté de nos parlementaires. La Zone Franche Sociale est le bouclier indispensable des risques de la CARICOM. Transformer le salaire brut en salaire net par l'exonération totale des charges est l’un des meilleurs leviers pour ramener nos coûts d'exploitation à un niveau audible pour nos voisins. C'est la baisse de 20 à 30% des coûts directs qui nous permettra de produire ici ce que nous voulons vendre là-bas.
Sans ce bouclier, nous ne ferons qu'importer la production des autres, exporter notre chômage et renforcer notre “économie de comptoir”. L'adhésion à la CARICOM est un acte positif, certes. Une belle avancée que l’on doit à Serge Letchimy. Transformons maintenant cet essai diplomatique en victoire économique. Autrement, nous aurons simplement gagné le droit de couler, mais avec une voix au chapitre.