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Quand l'eau a besoin d'autorité...

Quand l'eau a besoin d'autorité...

Bruit sinistre. Sifflement sec, mélange d'air et de calcaire qui s'échappe du robinet. Ce silence de l'eau est une bande-son bien connue. Nous vivons sur une terre d'abondance, baignée par des pluies généreuses, posée sur de gigantesques réserves enfouies, et pourtant, nous risquons la pénurie au moindre aléa. Le dossier de l'autorité unique de l'eau, relancé par l'habilitation sénatoriale de mars 2026, arrive sur la table comme une promesse de salut. Mais attention : si nous nous contentons de repeindre la façade sans changer les tuyaux, le réveil sera brutal.

Les chiffres sont têtus et ils ne font pas de politique. Le rendement de notre réseau stagne à près de 50 %. Cela signifie qu'un litre sur deux s'évapore dans la nature avant même d'atteindre le robinet. Nous gérons des passoires à ciel ouvert. Pendant que les experts débattent du sexe des anges institutionnels, nos canalisations centenaires éclatent sous le poids de l'usure.

Le désastre est aussi financier. La régie Odyssi, malgré les efforts de la nouvelle équipe en place, affiche un déficit de 15 millions d'euros. Le sous-comptage est devenu la règle, faute de compteurs fonctionnels, et le taux de non-recouvrement des factures frôle les 18 %. Le résultat est là : le Martiniquais paie son mètre cube d'eau 6,00 €, contre 4,90 € dans l'hexagone. On paie plus cher pour un service qui s'interrompt à la moindre averse ou au premier préavis de grève. (Et les entreprises “vaches à lait” s’apprêtent à subir une nouvelle explosion des tarifs. Une augmentation que la plupart d’entre elles sont bien incapables de supporter.) À cette défaillance technique s'ajoute une défiance sanitaire légitime : 90 % des installations individuelles d'assainissement seraient… non conformes.

L’idée d’une autorité unique gérée localement fait l’unanimité sur le papier. Qui pourrait s'opposer à une gestion cohérente à l'échelle de l'île ? Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’ombre du SMGEAG guadeloupéen plane sur ce projet. En Guadeloupe, la fusion imposée a créé une structure ingérable, un monstre bureaucratique qui a hérité des dettes sans importer l'ingénierie nécessaire.

En Martinique, la guerre des clochers entre la CTM et les EPCI (Espace Sud, Cap Nord, CACEM) paralyse toute décision d'envergure. Les maires s’accrochent à leur dernier levier de proximité, tandis que la collectivité territoriale rêve de centralisation. Cette lutte de pouvoir est une perte de temps face à l'urgence des investissements. Sans oublier la dimension sociale : fusionner des agents de droit public avec des salariés du privé issus de la SME ou de la SAUR est une opération à cœur ouvert. Sans une autorité de fer pour harmoniser les statuts, nous nous dirigeons vers une paralysie totale.

Le choix du réalisme : le moratoire de 15 ans

Puisque nous sommes incapables de nous mettre d'accord, puisque nos structures locales sont exsangues, il faut oser une proposition qui bouscule : la mise sous tutelle de la gestion de l'eau par l'État pour une période de 15 ans.

Ce n'est pas un renoncement à nos responsabilités, mais un acte de pragmatisme vital. Ce "bail de redressement" permettrait d'extraire la gestion de l'eau des jeux de pouvoir locaux. Seul l'État dispose aujourd'hui de la neutralité et de la puissance d'ingénierie pour piloter les centaines de millions d'euros d'investissements nécessaires.

L’objectif de ce "syndic de faillite" temporaire serait simple :

  • Sanctuariser l'argent public pour qu'il aille au tuyau et non au fonctionnement de structures pléthoriques.
  • Ramener le taux de fuite sous la barre des 20 %.
  • Harmoniser les statuts du personnel hors de toute pression électorale.

Au terme de ce moratoire, une fois le réseau réparé, les finances assainies et la confiance restaurée, l'outil pourrait être rendu à une autorité locale stabilisée.

Parce qu’au fond, la véritable autonomie consiste à pouvoir délivrer un service public performant à sa population. Aujourd'hui, nous en sommes loin. L'eau n'a pas d'odeur politique, elle a simplement besoin de couler. Entre la souveraineté du désert et l’urgence des réparations, il faut trancher.

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