29 Octobre 2026
Mercredi 28 octobre, Tous Créoles accueillait Charles Larcher, président de l’Association Martiniquaise pour la Promotion de l’Industrie (AMPI), pour un After Work consacré à la souveraineté industrielle de la Martinique. Le Lina’s de Manhity était comble d'un public enthousiaste. Et très vite, une conviction s’est imposée au fil des échanges : nous ne pourrons pas construire une Martinique prospère sans faire de l’industrie un pilier fort de notre stratégie de développement.
Il faut d’abord tordre le cou à une idée reçue : parler de souveraineté industrielle ne signifie pas rêver d’une Martinique vivant en autarcie. Aucun pays dans le monde ne se suffit à lui-même ! Personne n’imagine que notre île puisse produire seule tout ce qu’elle consomme. Nous continuerons évidemment à importer des matières premières, des équipements, des technologies et des produits que notre territoire n’a ni les moyens ni l’intérêt de fabriquer.
Dès lors, la question posée par Charles Larcher est simple : que voulons-nous être encore capables de produire nous-mêmes ?
Autrement dit, dans quels domaines considérons-nous qu’il est stratégique de conserver des savoir-faire, des compétences, des outils de production et une certaine capacité d’autonomie ? Cette question devrait être au cœur de notre projet économique.
La première chose que je retiens de cette rencontre est l’extraordinaire difficulté qu’il y a à produire en Martinique. Un industriel martiniquais commence sa course avec plusieurs handicaps : un marché minuscule d'à peine 350.000 habitants. Des matières premières qui viennent de loin. Des coûts élevés de transport, d’énergie, de stockage et d’assurance. Un foncier industriel rare et d'importantes contraintes climatiques et sismiques.
À cela s’ajoute une inflation permanente des normes et des réglementations ainsi qu’une instabilité des dispositifs fiscaux et économiques qui rend particulièrement difficile toute décision d’investissement à long terme. Un industriel qui investit plusieurs millions d’euros dans un outil de production raisonne sur dix, quinze ou vingt ans. Il a donc besoin de visibilité et de stabilité. Or nous sommes souvent incapables de les lui garantir.
Pour toutes ces raisons, l'industriel de Martinique fait figure de héros discret, souvent inconnu, qui mériterait pourtant que sa statue soit érigée en place publique !
Et puis une difficulté supplémentaire est revenue avec force au cours des échanges : l’insuffisance du dialogue entre ceux qui produisent et ceux qui décident. Il ne s’agit évidemment pas de demander aux élus de se mettre au service des industriels, mais simplement de comprendre qu’aucune politique territoriale sérieuse ne peut être conçue sans ceux qui investissent, produisent, recrutent et prennent des risques.
Magnifique paradoxe ! Malgré ces handicaps considérables, la Martinique réussit à construire un tissu industriel loin d’être négligeable. L’industrie représente aujourd’hui environ 8 % de notre PIB (contre 12% en France avec ses grands secteurs automobiles, nucléaires, ferroviaires...), plus de 2.200 établissements et près de 9.500 emplois qualifiés. Nos voisins les plus proches - Sainte-Lucie, Dominique, etc. - sont, eux, des déserts industriels.
Nous produisons nos eaux, l’essentiel de nos yaourts, notre rhum, nos œufs, des matériaux de construction, des produits agroalimentaires, des éléments métalliques ou encore des produits chimiques. Certaines entreprises martiniquaises exportent même vers la Caraïbe ou l’Hexagone.
Autour d'une usine travaillent des techniciens, des ingénieurs, des opérateurs, des logisticiens, des qualiticiens, des commerciaux, des financiers, des spécialistes de la maintenance, des contrôleurs de gestion... L’industrie irrigue toute une économie de compétences. Et surtout, elle propose des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés que la moyenne : selon les chiffres présentés par Charles Larcher, le salaire moyen dans l’industrie martiniquaise avoisine 40.000 euros annuels, soit environ 10 % de plus que la moyenne des salaires versés en Martinique.
Voilà un élément essentiel du débat sur la vie chère que nous oublions trop souvent.
Nous abordons toujours la question du pouvoir d’achat en Martinique sous l’angle des prix. C’est légitime, mais c'est une erreur. Charles Larcher a rappelé une donnée éclairante : l’écart de niveau de vie entre la Martinique et l’Hexagone s’expliquerait pour environ 30 % par des prix plus élevés, mais pour 70 % par des revenus plus faibles. Cette distinction change profondément la manière de poser le problème.
Bien sûr qu’il faut chercher à réduire les coûts. Bien sûr qu’il faut améliorer la concurrence, la logistique et la transparence des prix. Mais nous ne gagnerons jamais la bataille du pouvoir d’achat si nous ne gagnons pas d’abord celle de la création de richesse et des revenus.
Et c’est précisément là que l’industrie joue un rôle majeur. Une industrie transforme une matière première ou un produit intermédiaire pour lui donner davantage de valeur. Elle crée donc de la valeur ajoutée sur le territoire. Elle crée des emplois qualifiés, développe des compétences, fait travailler des sous-traitants. Elle stimule l’innovation. Elle contribue aux recettes publiques, réduit certaines dépendances aux importations et ouvre des débouchés à nos productions agricoles.
Voilà pourquoi une véritable politique de lutte contre la vie chère devrait être une politique de développement industriel.
Mais hélas, la Martinique ne dispose pas aujourd’hui d’une véritable stratégie industrielle coconstruite entre puissance publique et acteurs économiques.
Nous avons des dispositifs, des aides, des fonds européens, des mécanismes de compensation des surcoûts... Mais avons-nous véritablement répondu ensemble à ces questions : quelle industrie voulons-nous pour la Martinique dans dix ou vingt ans ? Quelles productions considérons-nous comme stratégiques ? Dans quelles filières voulons-nous être plus autonomes ? Quelles filières agricoles voulons-nous connecter à nos industries agroalimentaires ? Quels marchés caribéens voulons-nous conquérir ? Quels métiers devons-nous enseigner à nos jeunes ? Quels investissements devons-nous faciliter ? Quels terrains devons-nous réserver à la production ?
Toutes ces questions sont celles d'une stratégie industrielle territoriale. Et elle ne peut pas sortir du bureau d’un élu, d’une administration ou d’un chef d’entreprise. Elle doit être coconstruite. Charles Larcher appelle ainsi à l’élaboration d’un schéma territorial de développement de l’industrie associant la CTM, l’État et les entreprises.
Comment ne pas souscrire à cette idée ?
Il faudrait même aller plus loin en associant également le monde agricole, la formation professionnelle, l’Université, la recherche, la distribution et les acteurs financiers. Autour d’une table pour fixer des objectifs précis à trois, cinq et dix ans et en mesurer régulièrement les résultats.
Combien d’emplois industriels créés ? Combien d’investissements réalisés ? Combien de valeur ajoutée supplémentaire produite localement ? Quelles nouvelles productions ? Quels nouveaux débouchés dans la Caraïbe ? ... L'industrie aime la planification !
Il y avait enfin dans l’intervention de Charles Larcher une idée que je trouve particulièrement importante. L’industrie est un projet de société. Derrière la question industrielle se pose en réalité une question plus large : quelle Martinique voulons-nous construire ? Une île qui importe toujours plus ce qu’elle consomme et exporte ses jeunes diplômés ? Ou une Martinique capable de donner à ses jeunes l’envie de construire ici leur avenir ?
Pour un territoire insulaire comme le nôtre, la production touche à notre résilience, notre démographie, notre pouvoir d’achat et finalement à notre capacité à maîtriser notre destin. C’est pourquoi il est regrettable que cette évidence ne rassemble pas davantage les forces vives martiniquaises.
Nous pouvons débattre de fiscalité, d’octroi de mer, de POSEI, d’aides publiques, d’Europe, de normes ou de modèles économiques. Mais nous devrions au moins nous retrouver sur une conviction simple : une Martinique qui produit davantage sera une Martinique plus forte.
Plus un territoire crée de valeur ajoutée, plus il peut créer des emplois qualifiés. Plus il crée des emplois qualifiés, plus il distribue de revenus. Plus il distribue de revenus, plus il consolide son marché intérieur et son niveau de vie. C’est ce cercle vertueux que nous devrions chercher collectivement à enclencher. Entreprises et élus, épaules contre épaules.
La souveraineté industrielle consiste simplement, comme l’a parfaitement résumé Charles Larcher, à choisir ce que nous voulons encore être capables de produire nous-mêmes, à préserver nos savoir-faire et à valoriser davantage nos ressources.
Produire plus chez nous pour mieux maîtriser notre avenir. Finalement, tout est là.