26 Juin 2026
Voila une manière bien toxique de parler de la Martinique. Une manière qui emprunte les habits auréolés de la science, rassurants et légitimants, convoque les concepts aussi sophistiqués qu’erronés et multiplie les références pseudo-savantes, tout en conduisant invariablement à la même conclusion : notre société serait prisonnière d'une domination immuable dont rien n'aurait véritablement changé depuis les débuts de la colonisation.
Le quarante-neuvième épisode du podcast Oliwon Lakarayib sur l’habitation Clément, avec l'intervention de Christine Chivalon, en offre une illustration saisissante. Ce qui y est présenté comme une analyse anthropologique relève davantage d'un réquisitoire idéologique, truffé de contre-vérités. Sous couvert de déconstruction, on reconstruit les vieux murs de la division ; sous couvert d'histoire, on finit par substituer un récit militant à la complexité du réel.
À force de vouloir enfermer la Martinique dans de vieilles grilles de lecture, on ne décrypte plus le réel : on le plie à une théorie. Et lorsque les faits résistent, ce sont eux qui deviennent gênants. Il est donc utile de les rappeler.
Présenter l'Habitation Clément comme le symbole contemporain d'une oppression perpétuée constitue un mensonge historique autant qu’un contresens culturel.
Faut-il rappeler que ce domaine n'a pas toujours appartenu au groupe Bernard Hayot ? Pendant un siècle depuis 1887, il fut celui de la famille Clément, une famille martiniquaise descendante d'esclavisés qui fit prospérer cette habitation jusqu'à en faire l'un des fleurons de notre patrimoine. Effacer cette histoire pour ne retenir que l'identité du propriétaire actuel relève moins de l'analyse que de la sélection idéologique.
Plus encore, ce procès ignore délibérément ce qu'est devenue aujourd'hui l'Habitation Clément. Loin de masquer les blessures du passé, le site les expose. Les œuvres mémorielles y occupent une place importante ; les expositions abordent avec rigueur l'histoire de la colonisation et de l'esclavage ; la fondation accueille des dizaines de milliers de visiteurs de toutes origines autour de manifestations artistiques, culturelles et littéraires. Toutes celles et ceux qui visitent les jardins de Clément peuvent apprécier les œuvres exigeantes de Christian Lapie, Thierry Alet, Christian Bertin, Luz Severino, Hervé Beuze et tant d’autres qui expriment avec force et talent la mémoire douleureuse de l’esclavage.
Car n’en déplaise à certains idéologues, ce lieu n'est pas un sanctuaire réservé à quelques-uns. Il est devenu un espace de rencontre, de partage, d'ouverture. Et refuser de voir cette évolution, c'est préférer le symbole à la réalité.
Le second pilier de cette démonstration repose sur une idée désormais familière : notre économie actuelle serait la simple prolongation de l'économie esclavagiste. Cette affirmation possède une indéniable force militante. Elle possède beaucoup moins de solidité économique.
Car avant de parler d'un prétendu « continuum colonial », encore faut-il regarder ce qu'est devenue la Martinique depuis près de quatre-vingts ans. Département français, région ultrapériphérique de l'Union européenne, notre île est pleinement intégrée à un espace politique, juridique et économique qui lui ouvre les portes d'un marché de près de 450 millions de citoyens. Cette appartenance lui garantit l'État de droit, la protection sociale, les investissements publics, les financements européens, la liberté académique et des moyens de recherche parmi les plus importants au monde.
Il y a d'ailleurs une contradiction que les tenants de cette théorie peinent à assumer. Les mêmes institutions françaises et européennes qu'ils présentent comme les instruments d'une domination coloniale sont aussi celles qui financent les universités, les laboratoires de recherche, les organismes publics... et rémunèrent chaque mois ceux qui développent précisément cette critique. Il est pour le moins paradoxal de dénoncer sans relâche un système dont on reconnaît implicitement la légitimité en acceptant les protections, les libertés et les ressources qu'il procure.
Cela ne signifie évidemment pas que tout fonctionne parfaitement. La Martinique connaît des inégalités et des difficultés structurelles bien réelles. Mais les expliquer exclusivement par un héritage colonial revient à ignorer tout ce qui s'est construit depuis 1946.
Notre économie est aujourd'hui celle d'un territoire insulaire de 360.000 habitants, éloigné de ses principaux fournisseurs, confronté à des coûts logistiques considérables, à un marché trop étroit pour créer de véritables économies d'échelle et à une réglementation française parmi les plus exigeantes au monde. Les entreprises qui y évoluent sont soumises au droit commun, au contrôle permanent de l'Autorité de la concurrence et aux mêmes règles que sur le territoire national.
Réduire cette réalité complexe à une survivance mécanique du système colonial dispense surtout d'examiner les véritables difficultés : l'étroitesse du marché, les coûts structurels, les freins à la production locale, les obstacles à l'investissement ou encore les insuffisances de notre compétitivité.
Le récit idéologique est souvent plus confortable que l'analyse économique.
Mais au-delà des erreurs factuelles, c'est la logique même de ce discours qui mérite d'être interrogée. En expliquant chaque difficulté contemporaine par une domination supposée éternelle, on installe les Martiniquais dans une identité de victimes permanentes. On substitue le ressentiment à la responsabilité, la dénonciation à l'action, la mémoire au destin.
Notre île affronte pourtant des défis autrement plus urgents : l'exode de sa jeunesse, son déclin démographique, la dépendance alimentaire, la crise de la production, la montée des violences, les dangers de l’IA...
Avons-nous réellement besoin d'ajouter à ces fragilités une lecture racialisée permanente de notre société ?
La lutte contre les inégalités est une nécessité. Le travail de mémoire est indispensable. Mais la mémoire cesse d'émanciper lorsqu'elle devient une prison interprétative où chaque réussite est suspecte, chaque initiative disqualifiée et chaque acteur assigné à une identité héritée.
L’urgence est maintenant de favoriser une pensée scientifique exigeante, capable de reconnaître les blessures de son histoire sans les transformer en horizon indépassable. Une pensée qui préfère les faits aux slogans, la nuance aux anathèmes, le dialogue aux procès d'intention.
Car une société ne grandit jamais en cultivant le ressentiment. Elle grandit lorsqu'elle transforme son histoire en héritage commun plutôt qu'en frontière entre ses enfants.