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Laisse-moi te dire

Le Moyen Âge numérique

Le Moyen Âge numérique

En écho à mon dernier livre, L'écho d'avant (éditions L'harmattan), je partage cette contribution particulièrement inspirante d'un certain Thomas. Bonne lecture.

Nous pensions être entrés dans le siècle de la lumière, de la connaissance instantanée, de la parole libérée, de l’esprit critique enfin distribué à tous comme l’eau claire d’une fontaine publique. Nous avons reçu dans nos poches des bibliothèques entières, des cartes du monde, des musées, des archives, des visages lointains, des voix aimées. Nous aurions pu bâtir une civilisation de la conversation, de la nuance, de l’intelligence partagée.

Mais voici que s’avance, sous les néons bleus des écrans, un nouveau Moyen Âge.

Il a ses tribunaux sans juges, ses procès sans défense, ses foules sans visage. Il a ses places publiques où l’on ne brûle plus les corps, mais les réputations. Il a ses chasses aux sorcières, parfois nées d’une juste colère, puis dévorées par leur propre mécanique : le soupçon devient preuve, l’accusation devient sentence, la complexité devient faute. Ce qui devait rendre justice finit trop souvent par abolir la justice elle-même.

Il a aussi son obscurantisme vert, non pas l’amour humble de la terre, des arbres, des saisons, des rivières — cet amour-là est noble et nécessaire — mais une religion de la peur, administrée par des clercs de bureau, où l’homme est traité comme une nuisance, où la beauté du monde sert de prétexte à l’extension infinie des interdictions. On ne protège plus la nature : on culpabilise la vie. On ne transmet plus le goût des paysages : on organise la pénitence.

Il a sa féodalité financière. Les seigneurs ne portent plus d’armures ; ils siègent derrière des écrans, déplacent des capitaux, notent les peuples, achètent les consciences, privatisent les gains et socialisent les pertes. Les serfs modernes ne sont plus attachés à une terre, mais à une dette, à un abonnement, à un crédit, à une dépendance douce. Ils croient choisir, mais leurs choix sont préfabriqués ; ils croient posséder, mais louent leur existence par mensualités.

Il a ses rois fainéants, figures molles d’un pouvoir qui gouverne beaucoup et dirige peu. Ils parlent en slogans, promettent en graphiques, réforment en circulaires. Ils ne commandent plus au nom d’une vision, mais administrent la décadence avec des mots propres. Ils ne demandent plus au peuple d’être grand ; ils lui demandent d’être conforme, subventionné, docile, prudent, traçable.

Il a enfin son État paradoxal, immense dans le contrôle et minuscule dans la protection. Un État qui sait compter les tickets de caisse, traquer les formulaires manquants, réglementer les lampadaires et les chaudières, mais qui recule lorsque la violence avance. Alors les poutres craquent, le toit commun prend feu, et la maison sociale — lentement bâtie par les générations — se consume sous les yeux de ceux qui devaient la garder. Quand l’autorité renonce à défendre les paisibles, ce ne sont pas seulement des vitrines qui volent en éclats : c’est la confiance qui brûle, c’est la cité qui se fissure, c’est l’idée même de civilisation qui vacille. Un peuple peut supporter l’impôt, l’effort, la règle ; il ne peut longtemps supporter que la loi soit forte avec les faibles et faible avec les violents.

Et au-dessus de tout règne le totalitarisme de la consommation subventionnée : acheter pour obéir, consommer pour appartenir, s’endetter pour paraître libre. On vous offre des primes pour changer de voiture, des aides pour changer de chaudière, des crédits pour changer de téléphone, des plateformes pour changer d’opinion. Tout devient incitation, bonus, dispositif, accompagnement. Le citoyen n’est plus un homme debout : il devient un bénéficiaire, un usager, un profil, une cible.

Il faut sortir de cette nuit.

Il faut abolir non pas la solidarité, mais le socialisme comme machine à confisquer les responsabilités, les libertés et les liens naturels. Abolir cette vieille tentation de remplacer la société vivante par l’État nourricier, la fraternité par le guichet, la morale par le règlement, le courage par la subvention. Le collectif ne naît pas d’une administration omniprésente ; il naît de familles fortes, de communes vivantes, d’amitiés fidèles, de métiers honorés, d’associations libres, d’œuvres communes.

Le vrai retour des libertés ne sera pas seulement économique ou politique. Il sera spirituel, esthétique, intime. Il faudra retrouver le droit de parler sans trembler, de rire sans formulaire, d’aimer sans doctrine, d’élever ses enfants sans catéchisme bureaucratique. Il faudra retrouver la beauté : celle des maisons bien faites, des places de village, des chants, des livres, des jardins, des tables dressées, des gestes transmis. Une civilisation ne se sauve pas seulement par des lois ; elle se sauve par ce qu’elle admire.

Il faudra aussi réapprendre le bonheur pauvre et immense des choses simples : marcher sans but, cuisiner pour ceux qu’on aime, regarder dormir un enfant, réparer un objet, planter un arbre, lire à voix haute, partager du pain, faire silence, tenir une main. Dans un monde qui vend l’agitation comme une liberté, la paix devient une révolte. Dans un monde qui transforme tout désir en marché, la sobriété joyeuse devient une insurrection.

Nous n’avons pas besoin d’un homme nouveau. Nous avons besoin de redevenir humains.

Moins de contrôle, plus de confiance. Moins de slogans, plus de vérité. Moins de gestion, plus de grandeur. Moins de ressentiment, plus de gratitude. Moins de consommation, plus de contemplation. Moins d’État partout, plus de liens partout.

Le Moyen Âge numérique ne tombera pas d’un coup. Il reculera chaque fois qu’un homme refusera la peur, qu’une famille choisira la transmission, qu’un village rallumera sa fête, qu’un artisan préférera le bel ouvrage, qu’un enfant apprendra un poème, qu’un ami dira la vérité à un ami.

La liberté ne reviendra pas comme une livraison. Elle reviendra comme une discipline, une joie et une conquête.

Et peut-être alors, derrière les écrans éteints, les hommes redécouvriront ce qu’ils avaient oublié : le monde est vaste, la vie est brève, la beauté existe, et le bonheur commence souvent là où finit la servitude.

Thomas

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