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Le grand saut dans l’incertitude ?

Le grand saut dans l’incertitude ?

Ce mercredi 1er juillet 2026, la Maison Aimé Césaire a abrité la signature d’une promesse "historique", l’accord-cadre entre l’État et la CTM, actant l’ouverture de négociations pour consacrer un "pouvoir normatif autonome". Une rhétorique bien huilée, apparemment, puisqu’il s’agit de responsabilité, de dignité, de la capacité de décider mieux et d’agir plus vite.

Pourtant, à l'épreuve des faits, ce costume institutionnel paraît déconnecté du corps social et économique qu'il prétend habiller. Alors que cet accord ouvre une boîte de Pandore qui engage l’avenir de plusieurs générations, posons quelques faits.

D’abord un principe simple, celui du pragmatisme : avant de revendiquer de nouvelles responsabilités, il faut prouver sa capacité à gérer celles que l’on possède déjà. Or, le constat est implacable. La collectivité frôle la faillite financière et les services publics essentiels dont elle a la charge sont en panne structurelle. Qu’il s’agisse des transports, de la gestion des déchets, ou de l'accès aux fonds européens, la machine administrative locale bégaie. C’est le moins qu’on puisse dire.

Si la CTM ne parvient pas à organiser les poubelles, à gérer les fonds d’aide ou à faire rouler des bus de manière efficiente, par quelle opération du Saint-Esprit l'octroi d'une autonomie normative magique réglerait-il ses carences ?

L'autre angle mort de cet accord réside dans sa légitimité politique. Ses promoteurs brandissent l'unanimité des élus réunis en Congrès en octobre 2025 comme une « légitimité démocratique incontestable ». C'est un trompe-l'œil.

La question de l'évolution institutionnelle et du pouvoir normatif autonome n'a jamais figuré au programme de la dernière campagne électorale de la CTM. Rappelons un chiffre assassin pour la représentativité locale : la liste de l’actuelle majorité n'a recueilli que 10% des voix des électeurs inscrits au premier tour, et à peine 16% au second tour. Signer un accord d’une telle gravité en marge d’un véritable débat public contradictoire, et en l'absence d'un bilan préalable de la dernière décennie de gouvernance, s’apparente à un coup de force feutré. On ne peut pas engager le destin d'un peuple en se basant sur la seule volonté d'élus sans mandat populaire explicite.

L'argument selon lequel « la décision finale appartiendra au peuple » via une consultation ultérieure est un écran de fumée. Enclencher le processus en amont, c’est imposer un calendrier, saturer l’espace politique et créer une mécanique dont il sera difficile de s'extraire.

Pour les forces vives de ce pays, cet accord ouvre une longue séquence d’instabilité institutionnelle hautement toxique.

L’économie a horreur de l’incertitude. L'article 3 de l’accord prévoit de transférer à la CTM des compétences majeures, notamment la fiscalité. Permettre à une collectivité en quasi-faillite de créer ou de modifier les impôts et les taxes est un signal désastreux pour la confiance des chefs d'entreprise. Quel entrepreneur investira à long terme dans un territoire où les règles fiscales et juridiques s'apprêtent à être redéfinies au gré des rapports de force politiques locaux ?

De plus, tout transfert de compétences de l'État s'accompagnera inévitablement d'un désengagement financier progressif de la République. Ce sont les entreprises et les citoyens martiniquais qui en supporteront les effets financiers et sociaux. À l'heure où notre adhésion récente à la CARICOM nous expose déjà à une concurrence féroce avec des pays aux coûts de production et de protection sociale trois à cinq fois inférieurs aux nôtres, nous désarmer économiquement par l'instabilité institutionnelle est une hérésie.

Avant d’être institutionnelles, nos urgences sont économiques, sociales et managériales. Elles s'appellent vie chère, déclin démographique, perte d’attractivité et défaillances de nos services publics.

Plutôt que de basculer dans une aventure institutionnelle incertaine qui va paralyser l'énergie du pays pendant des années, l’urgence est de faire fonctionner ce que nous possédons. Le courage politique consiste à redresser nos services publics, à assainir nos finances et à redonner de la visibilité à ceux qui créent la richesse. Le reste n'est que littérature.

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