27 Mars 2026
Le 25 mars 2026 restera comme une date de bascule dans l'histoire diplomatique mondiale. Ce jour-là, sous les applaudissements d'une large majorité, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique de « plus grave crime contre l'humanité ». 123 voix pour, une poignée contre, et un océan d'abstentions occidentales. Sur le papier, le texte porté par le Ghana semble rendre une justice tardive à des millions d'âmes broyées par quatre siècles de déportation. Dans la réalité, il ouvre une boîte de Pandore dont l'ONU n'a pas fini de mesurer la toxicité : celle de la hiérarchie du mal.
Vouloir désigner un « plus grave » crime, c'est accepter l'idée qu'il existerait une échelle de la souffrance, une pyramide de l'infamie où certains morts pèseraient plus lourd que d'autres. C'est un contre sens moral absolu.
La France s'est abstenue, et elle a eu raison. Non par déni de l'horreur — nous avons été les premiers à graver la reconnaissance de l'esclavage dans la loi en 2001 — mais par refus de la « concurrence des victimes ». Sacraliser une tragédie au-dessus des autres revient à déclasser mécaniquement toutes les autres.
Que dit-on, avec cette résolution, aux descendants des victimes de la Shoah, dont le caractère industriel et métaphysique de l'extermination a fondé notre droit moderne (invention du concept de crime contre l'humanité, imprescriptibilité, déclaration universelle de 1948…) ? Que répond-on aux familles des 100 millions de morts du communisme, ces victimes de Mao ou de Staline qui restent les grands oubliés des résolutions internationales pour de simples raisons de realpolitik et de droit de veto ?
La gravité d'un crime aux yeux de l'ONU semble désormais dépendre de la capacité diplomatique des survivants à s'organiser, plutôt que de l'atrocité des faits. Le silence assourdissant de cette résolution sur la traite arabo-musulmane est, à cet égard, révélateur. Treize siècles de traite, 17 millions de victimes, une pratique systématique de la castration pour empêcher toute descendance... Pourtant, pas un mot. Pourquoi ? Parce que l'histoire est ici utilisée comme une arme politique contre l'Occident, oubliant au passage les crimes qui ne servent pas le récit de la confrontation Nord-Sud.
En s'aventurant sur le terrain du superlatif mémoriel, l'ONU fragilise l'universalisme des droits de l'homme. La justice réparatrice est légitime, mais elle ne peut se construire sur une mise en compétition des mémoires. Le risque est de voir le droit international devenir un champ de bataille où chaque groupe lutte pour obtenir son label de « souffrance suprême ».
La vérité, c'est que l'horreur ne se compare pas. Elle se regarde en face, partout où elle a frappé. Prétendre qu'un crime est « plus grave » qu'un autre a pour triste conséquence d'infliger une seconde blessure à celles et ceux qui ne sont pas sur le podium de la mémoire mondiale. L'universalisme est, en l’espèce, notre seul garde-fou contre le chaos des rancœurs.