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Laisse-moi te dire

Quand l’avenir solde le passé...

Quand l’avenir solde le passé...

C’est dans l'une des émissions À Contretemps de Zitata ce ce mois de mars que j’ai été amené à m’exprimer sur un sujet ultra-sensible, impossible à solder tant il est complexe. La question posée était la suivante : Et si la vraie réparation dans les Antilles était d'abord économique ? Il faudrait un colloque de plusieurs jours pour explorer convenablement tous les aspects de cette question sans tomber dans travers de la caricature, de la démagogie ou de l’évitement. Mais ne pouvant échapper à l'exercice, voici en substance ce que j’ai tenté de dire en trois minutes :

Le 30 avril 1849, la République signait un chèque. Cent vingt-six millions de francs. Une somme colossale pour l’époque, destinée non pas à ceux qui avaient subi les fers, mais à ceux qui les avaient imposés. En Martinique, l’indemnité s’élevait à 410 francs par esclave "perdu" (environ 1.000 € aujourd’hui), soit un total de 29 millions de francs (correspondant environ à 70 millions d’euros). Ce fait historique, brutal et incontestable, reste une écharde dans notre conscience collective. Pourtant, s’arrêter à la surface de ce chiffre sans en comprendre la destination réelle est une erreur d'analyse.

Observons la vérité comptable : l’essentiel de cette somme fut immédiatement ponctionnée par les créanciers de la façade maritime française — les ports de Bordeaux, Nantes ou Le Havre — pour éponger les dettes de planteurs locaux qui, pour la plupart, étaient en situation de faillite. Plus révélateur encore : une part substantielle de ces fonds fut utilisée pour fonder les premières banques de dépôt des Antilles. C’était là une nécessité systémique pour monétiser le travail, instaurer le salariat et faire basculer nos îles, de gré ou de force, dans l’ère de l’économie moderne.

Le chemin parcouru depuis ce basculement est immense. Il est pourtant de bon ton de dépeindre encore la France comme une puissance immobile et redevable, de clamer sans nuance qu’elle n’a jamais rien “réparé” depuis 1848. C’est oublier la reconnaissance immédiate de citoyenneté. C’est oublier que la République, malgré ses lenteurs, a construit le cadre d'une ascension sociale sans précédent.

Regardons les faits. En quelques générations, des hommes nés dans l'ombre de leur “triste condition” ont atteint des sommets mondiaux. Songeons à Joseph Bologne, Chevalier de Saint-Georges, fils d'une esclave guadeloupéenne, devenu l’un des plus grands escrimeurs et compositeurs de son temps, brillant à Versailles. Songeons à Alexandre Dumas, petit-fils d'une esclave de Saint-Domingue, devenu le géant de la littérature mondiale.

Plus près de nous, des figures comme le sénateur Ernest Knight ou le député Ernest Deproge ont marqué l'histoire. Homère Clément, fils d'un tailleur de pierres, devenu médecin, maire du François, député, avant de révolutionner l’industrie du rhum. Ces hommes n'ont pas attendu de réparations financières pour gravir les échelons. Ils ont saisi les outils républicains d’émancipation : l'instruction, le droit, l'audace. Ces réussites prouvent que le mérite individuel a été le premier moteur de la réparation. La France a ouvert les portes ; ces pionniers les ont enfoncées.

Le symbole au Trocadéro, enfin !

La réparation - si tant est que ce mot ait un sens - doit sans doute aller plus loin, et lever les yeux vers le symbole universel. C'est le sens du projet de mémorial aux victimes de l'esclavage qui sera érigé prochainement au Trocadéro, au cœur de Paris.

Porté par Serge Romana et sa fondation Esclavage et Réconciliation, ce monument est l'acte mémoriel fort qui manquait. C’est une reconnaissance d'État au sommet de la colline de Chaillot. La France y dit enfin : « la douleur des victimes de l’esclavage est notre histoire ». En honorant la mémoire des 216.000 aïeux passés de matricules à citoyens, la France participe à la réaffiliation de près de trois millions de ses compatriotes. Cette réparation est inestimable car elle guérit le regard que nous portons sur nous-mêmes.

La continuité territoriale : la dernière frontière

Mais une fois le symbole posé, la réparation pragmatique — celle de l'égalité réelle — piétine encore. L'égalité des chances, c'est la probabilité pour un jeune de Fort-de-France d'accéder aux mêmes ressources qu'un jeune de Lyon. Aujourd'hui, cette probabilité est grevée par une fracture géographique que l'État peine à combler.

Plus qu’une aide sociale, la continuité territoriale est une obligation d'infrastructure républicaine. Quand le prix d'un billet d'avion ou le coût du fret agissent comme une taxe sur l'existence même de nos territoires, l'égalité à la saveur fade d’un concept théorique. Réparer cette inégalité consisterait à prendre des mesures pour que la distance ne soit plus un handicap.

Si le temps des chèques de 1849 est révolu, celui des projets est venu. La République a ouvert la voie, les grands hommes l'ont tracée, il nous appartient désormais de consolider l'édifice patiemment rêvé de liberté, d’égalité et de fraternité en exigeant que ces trois termes revêtent une même réalité pour tous. Il nous appartient de rendre la liberté de réussir à ceux qui ont le courage d'entreprendre.

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