17 Mars 2026
L'image est romantique : un jeune agriculteur martiniquais, les mains dans la terre, fier de nourrir son pays. C’est le récit servi à chaque discours sur l'autonomie alimentaire, cette nouvelle antienne qui semble avoir remplacé toutes les autres. Mais sur le terrain, le tableau est tout autre : celui d'une guerre asymétrique. En dix ans, nous avons perdu un quart de nos actifs agricoles. La réalité, c'est que nous envoyons nos jeunes au casse-pipe, coincés entre des normes françaises et européennes inadaptées et une désorganisation professionnelle chronique.
Le premier verrou est celui des règles du jeu : nous sommes en climat tropical humide, une zone où la pression parasitaire est féroce. Pourtant, on impose à nos producteurs les mêmes restrictions phytosanitaires qu’à un céréalier de la Beauce.
Le paradoxe est total : les semences utilisées en Martinique doivent impérativement être répertoriées et homologuées par l'Europe. Ainsi, des semences de tomates parfaitement adaptées à notre climat, utilisées avec succès en Amérique Latine, sont interdites sur notre sol au nom de réglementations européennes pensées pour des climats tempérés. Résultat ? Nos étals sont envahis par ces mêmes tomates venues du Brésil ou d'ailleurs, produites avec les solutions qu'on refuse à nos propres agriculteurs. C'est une concurrence déloyale organisée par nos propres règles. Nous importons les produits que nous nous interdisons de faire pousser.
Pour peser face à ces aberrations, il faut être fort. Or, la diversification végétale en Martinique souffre d'un mal profond : l’émiettement. On dénombre aujourd'hui environ six organisations professionnelles qui, ensemble, couvrent à peine 30 % des producteurs.
70 % de nos agriculteurs opèrent en dehors de tout encadrement officiel. Ce n'est pas par goût du secret ou de l'anarchie, mais par pur instinct de survie. Ils fuient le zèle tatillon des autorités, l'avalanche de normes et de contrôles qui transforment chaque geste en formulaire administratif.
C’est un cercle vicieux : l'excès de contraintes empêche les filières de s'organiser, alors qu'il faudrait agir pour que 100% de nos agriculteurs aient intérêt à rejoindre une seule et grande organisation professionnelle. Aujourd'hui, chaque structure est trop faible, et trop peu représentative. Chacune défend son pré carré, multiplie les frais de gestion et dilue la parole politique. Pendant que l’on multiplie les présidents et les conseils d’administration, l’agriculteur reste seul face à sa paperasse. Difficile d'attendre de lui qu'il nourrisse le pays si on le prive d'une filière musclée, capable de lui apporter des compétences techniques, logistiques et financières. On ne peut pas attirer la relève avec une impasse économique comme seule promesse.
Dans ce marasme, la tentation de désigner un coupable est facile. Certains voudraient nous faire croire que le salut de la diversification passerait par l’affaiblissement des filières d’exportation. C’est un non-sens. L’agriculture n’est pas un vase communicant où l’on doit assécher la banane pour irriguer la tomate.
Le succès de la diversification ne s'appuiera jamais sur la baisse de soutien aux filières d'exportation. Ces dernières sont les seules à avoir compris l'importance de la masse critique. Rappelons qu’un tiers des producteurs de bananes font aussi du vivrier. La banane est le fruit le plus vendu chez nous, le moins cher, et la seule filière à couvrir 100 % de la demande locale. C’est la seule qui a atteint, de fait, son autonomie.
Affaiblir l'export, c'est scier la branche sur laquelle toute notre agriculture est assise. La question n'est pas de choisir entre exporter ou nourrir le pays, mais de faire en sorte que l'excellence organisationnelle des uns serve de levier à la montée en puissance des autres.
La filière banane doit sa réussite à une organisation au service d’une vision claire. Les producteurs ont compris, il y a des décennies, que leur survie passait par l’union de tous, l’intégration verticale et une gouvernance forte. Ils ont créé l’IT2 pour la recherche technique. Ils ont mutualisé leur logistique, leur transport et leur lobbying. Surtout, ils ont inventé le système de "pool", ce cagnottage solidaire qui protège le petit comme le gros producteur.
Ensemble, ils peuvent affréter des bateaux, conquérir des marchés, négocier des prix de gros pour les intrants et résister (de plus en plus difficilement, cependant) aux maladies. C'est ce modèle d'intégration et de solidarité technique qui doit inspirer la diversification. Parce qu’une filière se gère avant tout avec des logisticiens, des ingénieurs et des négociateurs de contrats.
Enfin, reste les difficultés d’accès au FEADER. Ce système d'aide fondé sur un traitement local trop long des dossiers est une machine à décourager. Demander à un jeune sans capital d'avancer les fonds pour ses équipements et d'attendre deux ans un éventuel remboursement, c'est lui demander de faire la banque. C'est une hérésie.
La solution ? Des délais de traitement plus courts, un fonds de garantie local et, surtout, une union sacrée des producteurs. Nous devons tendre vers une force de frappe unique, capable d'imposer un agenda tropical à Bruxelles et à Paris et de structurer une véritable offre locale.
Nous pouvons continuer à cultiver les slogans. Mais si nous voulons que nos assiettes soient martiniquaises, il faut changer de logiciel. Cela signifie moins d'organisation dites professionnelles, plus de recherche technique adaptée à notre humidité, et un lobbying actif pour lutter contre les normes qui nous désarment face à nos voisins.
Quand on interdit à nos agriculteurs les semences qui réussissent à côté de chez nous, on ne protège pas le consommateur, on organise le naufrage de notre terre !